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La minute artificielle

Ce que la théorie de Coase dit des limites de l'IA en entreprise

10 septembre 2026 · 4 min de lecture
Ce que la théorie de Coase dit des limites de l'IA en entreprise

Une question vieille de près d'un siècle, toujours actuelle

En 1937, l'économiste Ronald Coase pose une question simple mais dérangeante pour la théorie économique de son époque : si le marché est un mécanisme de coordination efficace par les prix, pourquoi les entreprises existent-elles ? Sa réponse tient en une idée : les firmes existent parce que la coordination par le marché est coûteuse. Négocier des contrats, découvrir les prix, aligner les incitations et gérer l'incertitude imposent des frictions. L'entreprise devient alors un mode de coordination alternatif, fondé non sur le prix mais sur la hiérarchie et l'autorité.

Mais Coase ajoute un second temps à son raisonnement, souvent moins retenu : l'organisation interne n'est pas gratuite non plus. Si la coordination marchande génère des coûts de transaction, la gestion internalisée des transactions entraîne des coûts de coordination, en particulier parce que les rendements des activités managériales sont décroissants. Tant que les coûts de coordination interne sont inférieurs aux coûts de transaction, la coordination se passe à l'intérieur de la firme ; à partir du moment où ils deviennent supérieurs, la coordination marchande est préférable. C'est cette seconde catégorie de coûts qu'on peut appeler, familièrement, la taxe de synchronisation : le temps et l'énergie que consomment les réunions, le reporting, les validations en cascade, simplement pour que l'information circule et que les décisions s'alignent.

L'IA rebat les deux termes de l'équation

L'intérêt du moment est que l'intelligence artificielle ne touche pas qu'un seul côté de la balance de Coase. Plusieurs travaux récents de chercheurs en économie et en organisation s'attaquent directement à cette question. Un article académique récent souligne que la théorie de la firme de Coase explique l'intégration verticale comme une réponse aux coûts d'utilisation des marchés — découvrir les prix, négocier les contrats, faire respecter les accords. Si les agents d'IA réduisent ces coûts, la coordination par le marché devient plus attractive, et la frontière efficiente de la firme pourrait se réduire.

Côté coordination interne, l'argument est similaire mais s'applique à l'intérieur des murs : des travaux évoquent des agents d'IA qui reshapent la frontière coasienne en minimisant directement les coûts de coordination. À l'intérieur de la firme, ils automatisent la recherche et la synthèse, structurent les transmissions, et effectuent des vérifications continues. Concrètement, cela veut dire que des tâches longtemps confiées à des strates de management — collecter l'information, la faire remonter, la valider, la redistribuer — deviennent, en partie, des fonctions logicielles.

Deux lectures qui s'opposent — et c'est normal

Tous les chercheurs ne tirent pas la même conclusion. Certains pensent que la baisse simultanée des coûts internes et externes profite davantage au marché, ce qui devrait réduire la taille optimale des firmes. D'autres avancent l'inverse, ce qu'un article qualifie de retournement coasien : la généralité cognitive de l'IA crée une complexité de production irréductible à la frontière technologique, ce qui dépasse la capacité coordinative de l'agglomération externe et incite les firmes à internaliser des externalités auparavant accessibles via des clusters. Autrement dit : plus la technologie devient complexe à maîtriser, plus il devient rationnel de tout garder en interne plutôt que de dépendre d'un écosystème de partenaires.

Ce désaccord n'est pas un problème, c'est un signal. La théorie de Coase n'a jamais prédit une direction unique : elle décrit un équilibre qui se déplace selon les coûts relatifs. Ce qui est certain, en revanche, c'est que ces coûts bougent, et vite.

Une limite qui ne bouge pas : la responsabilité

Il existe toutefois un plancher que l'IA ne franchit pas. Une organisation, quelle que soit sa taille, reste redevable devant la loi, ses clients et ses partenaires. Signer un contrat, engager la responsabilité d'une décision, répondre d'un manquement : ce sont des actes qui exigent une personne identifiable. Un agent logiciel peut préparer, synthétiser, recommander — il ne peut pas endosser. Cette limite fixe un seuil minimal de structure humaine, quelle que soit l'efficacité des outils de coordination.

Pour tout dirigeant qui redessine son organisation à l'aune de l'IA, la question n'est donc pas seulement combien de postes automatiser, mais où se déplace réellement la frontière entre ce qui coûte moins cher en interne et ce qui coûte moins cher en externe. C'est une question d'économie autant que de technologie.

Sources

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